« La raison d’être » selon Dominique Seau, PDG d’Éminence

raison d'être
Interview de Dominique Seau

Président du groupe Éminence

« La raison d’être est un parapluie qui sert en cas de beau temps. »

Après les tribunes libres des 17 septembre et 1er octobre, Dominique Seau se confie sur la raison d’être.

Le profit n’est plus la seule et unique raison d’exister des entreprises. C’est ce qu’a réaffirmé la Loi Pacte en mai 2020, permettant aux organisations de toute taille et de toute nature de définir leur « raison d’être » et de se positionner ainsi sur leur vocation sociétale. Quelle est celle d’Éminence ?

Je me méfie de la raison d’être. J’ai une vision contrastée :

– D’un point de vue factuel, il est peu probable qu’elle soit inscrite un jour dans la charte de l’entreprise. Car elle a été rachetée par une société israélienne qui n’a pas cette culture. La priorité est financière, dans la logique d’une société cotée classique. Je ne suis qu’un des dirigeants. Je ne peux pas imposer des valeurs.

– D’un point de vue personnel, j’ai vécu deux expériences marquantes :

  • J’ai travaillé en Russie entre 1994 et 1998. La Russie avait sur le papier une belle constitution, en décalage avec ce qui se passait en réalité dans la société. Les entreprises elles aussi peuvent être tentées de faire passer des messages avec la raison d’être, alors qu’il y a un hiatus entre les valeurs externes et internes.

  • Ainsi, en 1998 j’ai travaillé chez L’Oréal. Le discours était : Liliane Bettencourt prend soin de ses salariés, même si elle les paye moins que les entreprises américaines. Mais en 1998 L’Oréal a décidé de licencier 30% des effectifs, alors que c’était une année record au niveau des résultats.

Il y a une différence entre valeurs affichées et valeurs vécues. La raison d’être est un parapluie qui sert en cas de beau temps.

J’éprouve donc de la méfiance. Moi aussi j’ai cru aux valeurs sociales. Aujourd’hui je suis plus circonspect.

– D’un point de vue général, il y a aussi de bons exemples, comme Patagonia, dont le PDG Yvon Chouinard a créé l’association 1% pour la planète, aujourd’hui rejointe par 2600 membres.

La raison d’être est certes une tendance à la mode, mais intéressante. Elle est possible dans une logique familiale où le fondateur va jusqu’au bout de son engagement, est prêt à sacrifier ce qu’il possède pour incarner ses valeurs, étant lui-même propriétaire de l’entreprise. C’est impossible dans les grands groupes.

Alexandre Mars, le fondateur d’Epic, a écrit « Purpose is the new currency » (le sens est la nouvelle monnaie). Cela peut s’avérer discriminant pour recruter les meilleurs. Car les jeunes veulent du sens. Comment une banque peut-elle leur offrir du sens ?

Cet habillage, cette carrosserie deviennent de plus en plus importants aujourd’hui.

Quel cap vous donnez-vous pour les prochaines années ? Est-ce un élément important de votre communication ?

Il faut beaucoup d‘humilité. Nous sommes attachés à la pérennité (Éminence existe depuis 1944) et au savoir-faire français. Nous voulons les valoriser à travers des produits made in France. Voilà notre cap. En ce qui concerne la communication, il est important de dire ce qu’on fait, sans mentir, d’accepter les critiques, de faire ce qu’on a dit. : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît. »…

Cette tribune libre fait écho à l’article du 24 septembre sur la raison d’être

Pour aller plus loin : https://philippesilberzahn.com/2020/03/02/raison-d-etre-des-entreprises-tout-ca-pour-ca/

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